Bulletin 2-2013

Le premier Prix suisse de prédication

trois questions à l’auteur, Christina Tuor, directrice de l’Institut de théologie et d’éthique


Par Christina Tuor.

« La Fédération des Églises lance un concours suisse de prédication. » Cet objectif de législature du Conseil est désormais accompli. Ce prix vise à attirer l’attention du public sur l’art de la prédication. Les transpositions les plus réussies du message biblique seront honorées et les meilleures prédications publiées au niveau suisse. Pour la FEPS, l’enjeu n’est ni plus ni moins que la culture de la prédication : la prédication en tant qu’élément du patrimoine culturel occidental, en tant qu’art précieux de la parole et préoccupation majeure de la Réforme.

La mise en oeuvre a été préparée par de nombreux entretiens menés avec des titulaires de chaires de théologie pratique, avec des pasteurs et des responsables de prix de prédication décernés par les médias. Les échos suscités par cette idée ont été majoritairement positifs et parfois même euphoriques.

Un certain nombre de questions ont dû être clarifiées lors de la concrétisation. Car si la prédication est un discours, ce n’est pas une conférence. En outre, le prix n’entend pas se transformer en une compétition. Une prédication comporte certaines caractéristiques dont il faut tenir compte.

La prédication fait partie du culte

La prédication fait partie du culte et est intégrée dans une célébration liturgique. Peut-on l’évaluer hors de ce contexte ? Est-il possible de la comprendre correctement sans avoir connaissance du texte de la lecture, des cantiques chantés et des prières ? Une prédication, c’est la Parole de Dieu proclamée, et pas seulement un texte lu. La proclamation, ou, exprimé de manière plus neutre, l’aspect « performatif », en est un élément important. Les récentes approches homilétiques accordent une grande importance à la dramaturgie de la prédication. Au-delà de l’herméneutique d’un texte biblique, la construction, la forme et la rhétorique de la prédication de même que l’élocution, la gestuelle et la mimique suscitent un intérêt accru. Or, comment évaluer cet aspect dans le cadre d’un prix ?

Extrait : Objectif de législature 3

La Fédération des Églises lance un concours suisse de prédication.

L’Église est là où a lieu l’Évangile, où il est communiqué à la paroisse et où il est vécu et témoigné par celle-ci. Dans la tradition réformée, la prédication constitue la clef de voûte du culte. C’est ici que la Parole de Dieu est proclamée. Avec le Prix de la prédication, la Fédération des Églises entend sensibiliser le public à l’art de la prédication et rendre hommage aux traductions réussies de l’Évangile dans le contexte de notre époque. Les meilleures prédications issues des régions citadines et rurales seront régulièrement publiées.

Les rares prix qui existent actuellement dans les régions germanophones prévoient une évaluation des prédications sous forme de texte écrit. Le « Jugendpredigtpreis » de l’Église protestante d’Allemagne (EKD) constitue à cet égard une exception. Son principe consiste à déterminer les dix meilleures prédications présentées et à inviter leurs auteurs – des jeunes gens âgés jusqu’à 20 ans – à un coaching de plusieurs jours au « Zentrum für Predigtkultur » à Wittenberg. À la fin de ce stage, le prix est décerné à la meilleure prédication prononcée.

Aussi, que faut-il évaluer : la prédication prononcée, ou le texte écrit ? Et comment tenir compte de l’ensemble du culte ? La Fédération des Églises s’est longuement penchée sur ces questions. Dans un premier temps, elle a envisagé de demander un enregistrement vidéo de la prédication, mais a finalement renoncé à cette idée jugée trop exigeante. D’ailleurs, une prédication mauvaise restera mauvaise même si elle est bien présentée, comme l’a relevé avec pertinence un professeur de théologie pratique. La dramaturgie doit déjà être contenue en germe et être visible dans le texte.

L’évaluation portera donc sur le texte d’une prédication déjà prononcée. Les participants seront invités à envoyer le texte écrit accompagné d’une description du contexte dans lequel la prédication a été faite. Un jury sélectionnera les dix meilleures prédications, et quelques membres visiteront ensuite leurs auteurs pendant le culte. Le vainqueur sera déterminé de cette manière.

Derrière chaque prédication se cache une réalité paroissiale spécifique

Une prédication est prononcée en tenant compte des situations de vie concrètes et du monde de pensées des personnes auxquelles elle s’adresse. Le prédicateur ou la prédicatrice se réfère à leur contexte social et à leur milieu de vie et se sert de leurs codes culturels : la langue d’une prédication est étroitement liée au contexte dans lequel elle est dite.

Il s’agit en outre de tenir compte du pluralisme linguistique de la Suisse. La Fédération des Églises prévoit ainsi un double prix : l’un pour la partie germanophone, qui inclut également le romanche, l’autre pour l’espace francophone, dans lequel est intégrée la région italophone. Cette division correspond non seulement au paysage audiovisuel de la Suisse, mais reflète aussi une réalité démographique, dans la mesure où les paroisses germanophones et francophones sont nettement plus nombreuses que celles de langue italienne et romanche. L’évaluation d’une prédication exige des compétences linguistiques aiguës. Il sera donc nécessaire de prévoir deux jurys et de veiller à ce que les petites régions linguistiques puissent aussi être évaluées.

Page web Prix suisse de prédication

En Suisse, la compréhension et la pratique de la prédication peuvent varier d’une région à l’autre. Ce pluralisme se reflète notamment dans le statut des « prédicateurs laïcs » qui diffère entre régions germanophones et francophones. En Suisse alémanique, ceux-ci sont compris dans une acception plus large et peuvent même inclure des personnalités politiques ou du monde des lettres qui prononcent occasionnellement une prédication. En Suisse romande où l’influence de Calvin se fait ressentir, les prédicateurs laïcs sont en revanche des personnes ayant suivi une formation théologique et employées par l’Église. Le fait de demander une prédication prononcée permet de résoudre cette différence et donc la question des prédications de laïcs ou de « théologiens ». Toute personne ayant un mandat de prédication dans une paroisse peut ainsi participer au concours. En outre, qui dit prédication dit concentration sur le texte biblique et sa traduction dans notre époque actuelle, indépendamment du fait que son responsable soit un laïc ou un pasteur consacré.

Le rôle essentiel du jury

La composition du jury joue un rôle déterminant pour le succès du prix : il doit évaluer en quoi consiste une bonne prédication pour les participants au culte. Ses membres doivent pouvoir bien travailler ensemble et posséder des compétences linguistiques, qu’il s’agisse de théologiennes et de théologiens, de journalistes, de présentateurs de télévision ou encore, à l’ère de l’iconic turn, de personnes travaillant plus généralement avec des images. Le jury doit en outre être représentatif de la société suisse. Pour rapprocher le grand public de l’art de la prédication, la Parole de Dieu doit toucher des personnes de diverses sensibilités religieuses. C’est aussi cela, l’art de la prédication.

Le jury examinera s’il y a lieu de définir des critères d’évaluation. L’examen des prédications présentées lors du prix du « Verlag für Deutsche Wirtschaft » se fait sans critère fixe et, selon des membres du jury, le système fonctionne bien. Ils relèvent qu’ici comme dans toute sélection, le facteur déterminant pour le choix final est l’impression produite, le sentiment. Cela dit, pour la Fédération des Églises protestantes de Suisse, un critère a déjà été fixé : il faut que les non-théologiens puissent aussi discuter d’une prédication. Ce serait déjà un grand progrès en perspective de l’objectif qui est d’attirer l’intérêt du public pour la prédication.