bulletin 2/2013

Que signifie prêcher ?

Par Otto Schäfer.

« Un sermon, c’est véritablement de l’opium pour moi », avouait jadis, dans une de ses nombreuses lettres, la Princesse Palatine Élisabeth Charlotte de Bavière. Elle avait pris l’habitude de faire un petit somme à l’église. Pourtant, c’était une femme droite et pieuse, qui lisait la Bible tous les jours et chantait même des cantiques du Psautier de Genève – un acte courageux à la cour de Louis XIV. Ce dernier donnait alors une petite bourrade à la femme agenouillée à ses côtés pendant la messe – elle s’en plaint dans la même lettre – car il semble que lui-même écoutait attentivement. Cela dit, entre écouter et agir, la différence reste énorme. On le voit, les enjeux de la prédication sont anciens et dépassent les barrières confessionnelles.

Il n’y aurait rien à redire aux prédications soporifiques si nous pouvions être sûrs que Dieu se révèle à nous dans nos rêves aussi directement qu’il le fit avec Jacob, Ézéchiel ou Paul. Mais même si c’était le cas, l’argument ne serait pas tout à fait valable. Car les rêves ont besoin d’être interprétés, y compris ceux de la Bible. Sinon, ils restent des chimères. Joseph, qui éclaire avec une telle perspicacité les visions de Pharaon jusqu’à en tirer des conséquences très pratiques, réalise ce qu’une bonne prédication devrait accomplir. Dans le songe de Pharaon apparaissent sept vaches grasses, puis sept vaches maigres – un message à prendre au sérieux ; il n’est pas évident à comprendre, mais il est donné. Et l’enseignement est le suivant : il faut gérer avec prévoyance les réserves de grain. Une conclusion en l’occurrence pas très émouvante mais néanmoins vitale.

L’interprétation en général, et la prédication en particulier, apparaît ainsi comme un acte de médiation – médiation entre un témoignage donné et la vie vécue dans toutes ses dimensions : questions existentielles, joies et difficultés de l’existence, volonté de vivre, modes de vie, projets et fin de vie. Une prédication qui n’est pas vivante ne peut pas faire le lien avec cette vie. Soit elle ne parvient pas à se détacher du témoignage donné et le répétera laborieusement, soit elle réduira les impulsions qui s’en dégagent à des choses connues, apparemment rassurantes et effectivement soporifiques, devenant doctrine figée ou morale rigide, courtoisie servile ou admonestation méprisante, peut-être gêne volubile, discours politiquement correct ou belles paroles comme fin en soi.

La prédication comme acte de médiation est d’autant plus essentielle que le témoignage donné est écrit. L’écriture fixe le témoignage de témoins de temps passés et le rend ainsi indirect. Elle le garde et le préserve, le transmet sous forme de texte, mais l’enferme aussi dans la forme transmise. Il faut alors que le témoignage de l’écriture se produise à nouveau – en tant que parole. C’est là que réside le véritable sens de la prédication. Tous les Réformateurs étaient des personnes touchées par la Parole. Lors de crises spirituelles, ils sont tombés, dans les saintes Écritures, sur une parole qui les a interpellés et a donné un sens à leur vie. À travers l’Écriture, ils ont perçu la Parole de Dieu comme un Évangile libérateur et constructif, pour leur vie et pour leur époque. C’est ainsi que la proclamation de la Parole est devenue le trait marquant des Églises de la Réforme et des cultes protestants. L’Église est « Creatura Verbi », création de la Parole; les pasteur(e)s ont le titre de « Verbi Divini Minister » (« Ministra » aussi de nos jours), elles et ils sont les serviteurs de la Parole divine.

Réflexion créatrice

La conviction que cette parole se manifeste à travers le texte transmis explique l’importance que les langues bibliques originelles revêtent dans la formation des théologiennes et des théologiens. L’appropriation du texte biblique est plus sincère lorsqu’on est conscient de sa particularité et de sa singularité. Il y a donc de bonnes raisons de maintenir l’apprentissage obligatoire de l’hébreu et du grec, même si toutes les langues classiques sont aujourd’hui très marginalisées. Le travail sur le texte original est un moment important pour une bonne préparation de la prédication, c’est une cogitation fructueuse sur l’Écriture, dans le but de trouver en elle la Parole cherchée et d’éviter de passer à côté d’elle, que ce soit de manière naïve ou ingénieuse.

La prédication, comme on l’a dit, est un acte créateur. La prédication nous change. Elle nous ouvre les oreilles, les yeux et le coeur. L’évangéliste Luc raconte comment des hommes en chemin écoutent l’Écriture, se laissent toucher par elle à travers l’interprétation et finalement la parole prêchée, et s’ouvrent à la foi (les Compagnons d’Emmaüs, Lc 24 ; l’Eunuque éthiopien, Ac 8). Prêcher, c’est se mettre en chemin avec des personnes à l’écoute, ressentir et transmettre la Parole comme une force qui nous transforme. Cela peut et devrait se faire en lien avec la paroisse, sous forme de préparation et de discussion ultérieure de la prédication dans un cadre communautaire.

L’Antiquité nous fournit déjà de magnifiques exemples de prédications porteuses d’une force qui transforme. « Plein de charmes est le printemps », s’extasie l’illustre Père de l’Église grec Jean Chrysostome dans la première phrase de ses homélies sur la Genèse relatives au jeûne. Il entraîne son auditoire par la pensée dans des paysages débordant de fleurs et sur une mer apaisée après les tempêtes d’hiver, où les navires sont entourés de dauphins qui jouent. Mais plus charmant encore, poursuit-il, est le temps du jeûne, le printemps des âmes qui nous promet des couronnes de grâces spirituelles et où les flots des passions insensées sont calmés par la sérénité véritable. À sa manière très libre, attachante mais aussi parfaitement claire et déterminée, ce grand prédicateur du IVe siècle prend ses auditeurs là où ils se trouvent et les mène là où il peut les faire progresser intérieurement. Beaucoup plus tard, dans son 12e discours, il s’intéresse aux effets de la prédication dès que les personnes quittent l’église pour rentrer chez elles. Dans des phrases impressionnantes, qui font mal mais ne rendent pas amer, il aiguise leur conscience par un plaidoyer en faveur des nombreux pauvres qui jalonnent leur chemin dans la Constantinople de la fin de l’Antiquité. Prédication politique ? Certainement aussi, une prédication pour la cité, pour la collectivité et pour la vie quotidienne. Le surnom de Chrysostome signifie d’ailleurs « bouche d’or ». Aujourd’hui encore, on peut beaucoup apprendre de ce collègue.

Si la prédication intègre aussi la collectivité au-delà de la paroisse et de l’Église, l’inverse est-il vrai ? La prédication est-elle perçue comme un élément de la culture publique, comme un art des mots, comme une forme particulière de littérature ? Nous devrions nous engager pour qu’elle le soit, dès lors que l’Église participe à la vie publique et l’influence. Les pasteurs écrivains, de Jeremias Gotthelf à Kurt Marti, ne sont pas les seuls à témoigner de la force littéraire de la prédication. On trouve des pages de prédication chez des auteurs très éloignés de l’Église, dans La Symphonie pastorale d’André Gide par exemple, mais aussi chez de jeunes écrivains contemporains (cf. l’alternance entre récit et citations néotestamentaires dans Estive, de Blaise Hofmann). Comme l’a montré le géographe culturel Emil Egli, une partie importante de la littérature géologique, paléontologique et de caractérisation paysagère de la Suisse du XIXe siècle est déterminée par le style du prêche réformé : la prédication rayonne dans des domaines qui paraissent très éloignés d’elle, et cette empreinte exercée au-delà de l’Église est toujours aussi souhaitable aujourd’hui.